Le grand requin blanc en Méditerranée © Bruno Guénard/H2oeil.net
Le grand requin blanc en Méditerranée © Bruno Guénard/H2oeil.net

Requins de Méditerranée : une grande diversité méconnue

Par Nicolas ZIANI, fondateur et président du Groupe Phocéen d’Etude des requins et membre du Groupe de Recherche sur les Requins de Méditerranée  . Pour Requin-blanc.fr

La diversité des requins qui peuplent ou sont de passage en Méditerranée reste largement méconnue. En terme de taille, forme et type d’habitat, en ce qui concerne les requins de Méditerranée, il persiste encore de nos jours une réelle méconnaissance du grand public et des usagers de la mer. Au-delà de toutes ces idées reçues, 50 espèces de requins sont recensées sur l’ensemble du bassin méditerranéen depuis peu que les scientifiques développent leur étude dans cette zone maritime. Plus localement nos eaux méditerranéennes françaises comptent pas moins de 45 espèces.

Comme dans l’ensemble de la zone océanique mondiale, on trouve des requins dans toutes les régions et strates de la colonne d’eau en Méditerranée, depuis la surface jusqu’à plus de 2000 m de profondeur, le Pailona commun Centroscymnus coelolepis, requin de petite taille de la famille des Somniosidés (Laimargues) serait notamment le requin observé le plus profondément en Méditerranée. Parfois capturé par les pêcheurs dans les eaux espagnoles, un spécimen aurait été ainsi capturé au large des Baléares en septembre 1909 par 2718 m de profondeur, un record en Méditerranée !

roussette © Bruno Guénard/H2oeil.net
roussette © Bruno Guénard/H2oeil.net

Les plus grosses espèces de requins carnassières ne sont justement pas présentes forcément dans les premiers mètres d’eaux mais entre 100 et 1000 à 2000 m de fond, Le requin griset Hexanchus griseus peut ainsi atteindre 6 m pour une tonne, il s’agit d’un grand requin opportuniste et charognard qui se nourrit de gros poissons osseux, d’élasmobranches, de crustacés ou de céphalopodes. Le requin griset est une espèce que l’on retrouve dans les eaux profondes un peu partout dans le Monde. A côté de ce géant, de plus petits requins évoluent également dans les profondeurs. Le bioluminescent sagre commun Etmopterus spinax est le plus petit requin connu en Méditerranée. Il y vit dans les grands fonds jusqu’à 2000 m, il ne dépasserait pas le mètre et se nourrit de petits poissons, calmars, crustacés et vers polychètes. D’autres espèces évoluent dans les grands fonds : Requin Perlon Heptranchias perlo, Requin Vache Hexanchus nakamurai, laimargue de Méditerranée Somniosus rostratus, squale bouclé Echinorhinus brucus, squale liche Dalatias licha, centrophore Centrophorus sp., centrine commune Oxynotus centrina.

L’un des plus grands requins carnassiers que l’on trouve en Méditerranée est sans contexte le grand requin blanc Carcharodon carcharias. Suite à ses travaux approfondis sur la présence de l’espèce en Méditerranée, le Dr. Alessandro De Maddalena (Banque de Données Italienne sur le Requin Blanc) dénombre depuis la Moyen Age plus de 600 observations sur l’ensemble du bassin méditerranéen. L’espèce y a d’ailleurs été décrite pour la première fois dans la grande bleue par le naturaliste Linné. Plus encore les plus grands requins blancs jamais observé dans le Monde auraient été observé dans la Grande Bleue en particulier dans son bassin occidental avec trois femelles gigantesques de plus de 6 m capturées en Italie entre les années 1930 et 1980, le plus gros spécimen jamais mesuré au Monde étant un grand requin blanc femelle capturé à Malte de 6,81 m.

Le grand requin blanc en Méditerranée © Bruno Guénard/H2oeil.net
Le grand requin blanc en Méditerranée © Bruno Guénard/H2oeil.net

Du côté de nos côtes, 46 observations sont recensées, le dernier spécimen observé vivant en aout 2012 dans le Golfe de Saint-Tropez aurait été observé par des plaisanciers, il mesurait vraisemblablement 5 m. L’animal se nourrit principalement en Méditerranée de thons dont ils suivent les migrations ou de grands poissons pélagiques comme les espadons et aussi de dauphins. Des grands spécimens ont été aussi capturés à Sète et en Corse, comme celui capturé à Sète en 1991 dont la taille a été précisément estimée à 5,91 m. Une zone de nurserie pour l’espèce est bien connue des spécialistes, localisée entre la Sicile, la Sardaigne et la Tunisie, la seule connue au Monde pour l’espèce, où des femelles gravides avec des embryons à terme ont été capturées. Une population spécifique à la Méditerranée avec des spécimens facilement reconnaissables à leur livrée dorsale brune cuivrée était autrefois présente en Adriatique mais exterminée par des pêches accidentelles massives entre 1860 et 1990 faisant chuter les populations à 80% depuis les spécialistes estiment que l’espèce est éteinte à plus de 90 % en Méditerranée. D’autres espèces parentes (Lamnidés) comme le requin mako Isurus oxyrinchus ou le requin taupe commun Lamna nasus autrefois nettement plus fréquentes tendent à disparaître aussi en Méditerranée, les plus rares spécimens observés sont à l’heure actuelle de très jeunes individus immatures.

D’autres grandes espèces carnassières plus improbables comme le requin tigre Galeocerdo cuvier, le grand requin marteau Sphyrna mokarran ou le requin longimane Carcharhinus longimanus ont été très exceptionnellement observés suite à des captures mais il s’agit très vraisemblablement d’espèces « clandestines » issues de l’Atlantique via Gibraltar ou de la Mer Rouge via le Canal de Suez.

Le requin tigre en Méditerranée © Bruno Guénard/H2oeil.net
Le requin tigre © Bruno Guénard/H2oeil.net

Les grands requins pélagiques qui restent les plus fréquents en Méditerranée sont l’emblématique requin bleu Prionace glauca dont la présence est toujours régulière et très médiatiquement signalée dernièrement avec de nombreux individus observés en bord de rivage sur l’ensemble de la Méditerranée, ce malgré son exploitation intensive mondiale au-delà de la Méditerranée, certainement du fait de sa plus grande prolificité comparé au requins renards Alopias sp, il y a encore 50-60 ans autant abondants mais qui sont depuis moins de 10 ans nettement moins observés, ils mettent au monde moins de petits déjà par le fait de cannibalisme intra-utérin.

Requin bleu Méditerranée © Bruno Guénard/H2oeil.net
Requin bleu Méditerranée © Bruno Guénard/H2oeil.net

A coté des ces grandes espèces carnassières pélagiques, des requins au comportement plus discret et de taille plus modeste à petite vivent sur le fond ou en pleine eau : roussettes, émissoles, aiguillats. Le géant de la Méditerranée est sans contexte le requin pèlerin, plus gros poisson connu en Europe avec ses 12 m pour 6 tonnes. C’est un pacifique et inoffensif planctonophage qui évolue souvent en surface pour filtrer des milliers de mètres cubes d’eau dans son énorme gueule à travers les peignes branchiaux cornés de ses branchies dont il extrait les petits copépodes et autres microcustracés du zooplancton dont il se nourrit. Les observations restent fréquentes pour le géant de la Méditerranée au sein du sanctuaire Pélagos en particulier au printemps ou en été lors des « explosions » de plancton.

A coté de ses espèces totalement inoffensives, malgré la présence de grands requins carnassiers, les attaques de requins restent des « accidents » malheureux très exceptionnels compte tenu des milliers d’interactions Homme-Requin qui ont lieu sur l’ensemble de l’Océan Mondial chaque année, selon l’International Shark Attack File, 72 attaques en 2014 pour seules 3 attaques mortelles, ce qui reste dans la moyenne générale annuelle. En Méditerranée, une centaine d’attaques sont recensées depuis le Moyen Age, mais la moitié d’entre elles sur cette période séculaire ne sont pas mortelles, elles sont objectivement toutes imputables au grand requin blanc, la dernière attaque mortelle date du 2 février 1989 à Piombino dans le Nord de l’Italie sur un chasseur sous-marin, la dernière attaque très superficielle signalée serait un plongeur dont un grand requin blanc aurait mordu les bouteilles au large du Cap d’Antibes en 1998. Un touriste belge prétendrait avoir été mordu par un requin bleu en Catalogne en juillet 2013 mais son témoignage reste très peu fiable incriminant certainement la morsure d’un autre gros poisson.

Malgré la présence d’espèces plus rares potentiellement dangereuses pour l’Homme comme le tigre, aucune attaque sur l’Homme dans la Grande Bleue n’a été dernièrement enregistrée. Les populations méditerranéennes de grands requins blancs sont pratiquement éteintes à l’heure actuelle. Une nouvelle occasion de rassurer la population, les touristes de pouvoir se baigner et les plongeurs de plonger dans les belles eaux de la Méditerranée y compris nos belles eaux corses et celles de notre côte méditerranéenne française cet été ! Finalement le fait de pouvoir observer encore aujourd’hui un rare requin blanc ou un plus fréquent grand spécimen de requin bleu ou de requin renard et finalement un signe bienheureux que notre belle Méditerranée n’est pas en si mauvaise santé que cela et permet d’accueillir de tels grands prédateurs par sa biodiversité, eux-mêmes garants primordiaux de l’équilibre de l’écosystème marin méditerranéen et de la conservation de cette riche biodiversité.

Actuellement l’Union Internationale pour la Conservation de la Nature alerte sur le fait que plus de 40% des espèces de requins seraient menacées en Méditerranée et de nombreuses autres de ces espèces restent encore largement méconnues par les scientifiques. De plus les eaux closes protégées de la Grande Bleue serviraient finalement de « nurserie géante » pour de nombreuses espèces en particulier, le grand requin blanc, requin bleu, requin gris, requins renards, les émissoles et consisterait donc en une une zone clé dans le Monde pour la reproduction fragile – maturité tardive, peu d’accouplements, faible fécondité – de nombreuses espèces de requins!

Pour participer à approfondir la connaissance sur les requins de Méditerranée, rejoignez le Groupe Phocéen d’Etude des Requins :

Groupe Phocéen d’Etude des Requins

118, Rue du Rouet

13008 Marseille (France)

Contact : phoceashark@gmail.com

Groupe Phocéen d’Etude des requins

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