C’est en 1975 que sort le film « Les Dents de la Mer », dans lequel un grand requin blanc solitaire terrorise la communauté d’Amity Island.

Dans cette adaptation à l’écran du livre de Peter Benchley, Steven Spielberg crée la tension et le suspense en limitant les apparitions du squale, et joue ainsi avec notre peur primaire des monstres tapis sous les eaux.

Une tactique dictée aussi par la nécessité de pallier les pannes récurrentes du requin mécanique durant la majeure partie du tournage. Le scénario imaginatif est dramatisé par une musique menaçante – récompensée par un oscar – qui signale la présence du prédateur même lorsqu’il est hors champ. L’influence indéniable de ce film, à l’écran comme en dehors, s’est traduite par des massacres vengeurs et un climat de terreur. Malgré l’abondance d’éléments qui en prouvent la fausseté, la réputation de machines à tuer des requins reste profondément ancrée.

Si « Les Dents de la Mer» ont joué un rôle prépondérant dans la psychose, d’autres événements ont alimenté cette dernière. Erich Ritter, qui évite sciemment de parler d’attaques, indique que les accidents impliquant des requins sont recensés depuis la fin du XIXe siècle, mais n’ont pas fait les gros titres avant 1916.

Cet été-là, en l’espace de douze jours, quatre accidents mortels surviennent au large du New Jersey. Relayés par les médias populaires, ils provoquent une panique générale. « La haine et la phobie causées par ce sensationnalisme ne se sont jamais dissipées », ajoute le scientifique.

Le 30 juillet 1945, le croiseur américain USS Indianapolis, de retour d’une mission secrète (la livraison des principaux composants des deux bombes atomiques sur l’île de Tinian), fut coulé au large de l’île de Guam par un sous-marin japonais. Le croiseur naviguait sans escorte et les secours tardèrent : sur les 900 rescapés de l’attaque japonaise, seuls 317 survécurent (hypothermie, déshydratation, attaques de requins). Les rapports et les témoignages de survivants mentionnent que des requins attaquèrent les naufragés nuit et jour durant quatre jours.

Les requins impliqués dans ces attaques seraient des requins longimanes, espèce réputée pour son agressivité et son caractère inquisiteur et obstiné. Elle n’apparaît toutefois que très rarement dans les statistiques, car celles-ci prennent quasi exclusivement en compte les attaques survenues à proximité du rivage (baigneurs ou plongeurs), alors que cette espèce vit en pleine mer et ne s’approche qu’exceptionnellement des côtes. L’océanographe Jacques-Yves Cousteau décrit le requin longimane comme le plus dangereux de tous les requins, devant le grand requin blanc lui-même.

sur les 900 rescapés de l'attaque japonaise, seuls 317 survécurent (hypothermie, déshydratation, attaques de requins)
sur les 900 rescapés de l’attaque japonaise, seuls 317 survécurent (hypothermie, déshydratation, attaques de requins)

Il est difficile d’évaluer les attaques qui seraient imputables au requin longimane, du fait de la rareté des cas avérés,et du manque de témoignages de rescapés d’une « éventuelle » attaque en haute mer. Les cas les plus connus remontent à la Seconde Guerre mondiale avec, outre le naufrage de l’USS Indianapolis, celui du vapeur britannique RMS Nova Scotia, torpillé au large de l’Afrique du Sud par un sous-marin allemand avec environ 1 000 personnes à son bord, dont 194 purent être repêchées . Dans les deux cas, les naufragés, livrés à leur sort pendant plusieurs jours dans l’attente des secours, furent attaqués par des requins qui, d’après les témoignages des survivants et les observations des sauveteurs à leur arrivée sur zone, sont le fait de requins longimanes et de requins tigres.

0403575Après une période d’accalmie, la situation se gâte à nouveau avec le naufrage du croiseur USS Indianapolis en 1945 en raison d’un torpillage. Sur les 1196 marins à bord, 900 tombent à l’eau, dont 300 seront secourus trois jours plus tard. « Tout le monde était convaincu que la majorité avait été tuée par des requins, alors qu’aujourd’hui, on pense qu’ils sont morts de froid et des suites des blessures subies lors du naufrage, précise Erich Ritter. Pourtant, cet événement reste gravé dans les mémoires.»

En décembre 1957, plusieurs personnes sont tuées par des requins en Afrique du Sud. Ces faits tragiques défraient la chronique sous le nom de «Décembre noir» et déclenchent une nouvelle vague de massacres.

Puis, en 1975, le film « Les Dents de la Mer» marque les esprits. Une expérience menée à la fin des années 1990 sur une plage de Miami confirme le rôle qu’il joue dans la phobie des requins. Ce jour-là il fait très beau, des centaines de baigneurs se prélassent dans l’eau. L’ambiance est joyeuse, un groupe interprète sur la plage un air des Caraïbes. Soudain, il joue la musique du film. Dès les premières minutes, l’agitation générale devient palpable. Les nageurs sortent de l’eau et ceux qui sont restés à terre scrutent la surface de l’océan. Le calme revient dès que les musiciens reprennent un air plus gai.

C’est l’un des nombreux exemples de ce qu’Erich Ritter appelle l’effet «Dents de la Mer». Un autre exemple est celui de Brigitte Jirschik, terrorisée par les requins depuis qu’elle a vu le film à l’âge de treize ans. Sa phobie ne l’empêche pas d’être attirée par ces animaux. Un mélange de peur et de fascination que le comportementaliste a baptisé « angstination » (contraction de « angst» [peur] et de «fascination »). C’est précisément ce phénomène qui a incité la biologiste à suivre un cours à la SharkSchool, chez celui qu’elle surnomme le « pape » de la recherche sur les requins

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