Des requins vendus sur un marché en Indonésie. | © EPA/HOTLI SIMANJUNTAK

Trop souvent considéré comme un prédateur impitoyable, le roi du monde marin a mauvaise réputation. Que ce soit dans les films comme Les Dents de la Mer ou dans les médias, le requin est présenté comme un animal assoiffé de sang et mangeur d’hommes. À tort bien sûr. Les requins tuent en moyenne 10 personnes par an, souvent des surfeurs confondus avec des tortues ou des phoques. C’est moins que les méduses ou les moustiques qui tuent respectivement 50 et 800 000 personnes, selon Robert Calcagno, directeur général de l’Institut océanographique et auteur de Requins, Au-delà du malentendu paru en 2013.

Quand on inverse les rôles, c’est bien l’homme, le plus grand prédateur de notre écosystème. Chaque année, plus de 100 millions de requins sont tués dans le monde, soit 3 requins toutes les secondes, selon les conclusions d’une étude scientifique publiée dans la revue Marine Policy.

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« Les requins ont survécu à plus de 400 millions d’années et sont parmi les plus vieux vertébrés sur la planète. De plus, ces prédateurs connaissent des baisses de population assez importantes pour causer une inquiétude mondiale », explique Boris Worm, documentariste et professeur en biologie à l’Université de Dalhousie, au Canada. En effet, l’animal marin, l’un des plus vieux de notre planète, a vu sa population diminuer de 90% entre 1950 et 2014. Cette diminution drastique mène rapidement le requin vers l’extinction.
Dans le monde, 30 espèces de requin sont menacées d’extinction ou de quasi-extinction, sur les 500 espèces de requins identifiées, selon l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN). D’un point de vue plus régional, sur les 72 espèces de requins et de raies recensées en mer Méditerrannée, 39 sont menacées dont vingt en danger « critique » de disparition, peut-on lire dans un rapport de l’UICN paru en décembre dernier. « Le statut de 11 espèces a empiré » depuis leur dernier rapport de 2007.

La pratique du « shark finning » © EPA/HOTLI SIMANJUNTAK

La pêche intensive aux ailerons

« Ce recul alarmant du nombre d’espèces, surtout constaté dans la partie nord-ouest de la Méditerranée, est lié à une activité de pêche plus intensive », explique l’UICN. Ce constat est valable dans le monde entier. Alors que de nombreux requins sont capturés lors de pêches involontaires, la principale cause de ce déclin mondial est la pêche intensive d’ailerons, aliment à la base du mets populaire en Asie du Sud-Est. La soupe d’ailerons est un plat traditionnel chinois, considéré comme luxueux mais extrêmement controversé pour son impact environnemental.

Des ailerons séchés vendus dans les magasins d’Hong Kong. © AFP PHOTO/Anthony WALLACE
Des ailerons séchés vendus dans les magasins d’Hong Kong. © AFP PHOTO/Anthony WALLACE

Le « shark finning » consiste à couper les ailerons du requin avant de relâcher la plupart du temps le corps de l’animal qui agonisera pendant plusieurs jours avant de mourir vidé de son sang dans les fonds marins. Les pêcheurs ne s’inquiètent pas de la taille de l’animal qu’ils attrapent, la plupart d’entre eux sont encore jeunes. Problème : contrairement aux autres poissons, le requin atteint sa maturité sexuelle assez tardivement. Le nombre de petits par portée est très faible et la durée de la gestation est particulièrement longue (de 7 mois à 2 ans). Ces facteurs, ajoutés à la surpêche, rendent dès lors difficile la repopulation de l’espèce.
Si certains pays comme le Canada ou le Costa Rica ont interdit cette pratique, elle reste tout de même peu contrôlée, rendant difficile la détermination du nombre de requins tués pour leurs ailerons.

Prédateur indispensable

La mauvaise réputation du requin mène au désintérêt de son déclin. Pourtant, ce génocide silencieux n’est pas sans conséquences. Le requin est un « superprédateur » essentiel dans l’écosystème marin : il tue les poissons malades, blessés, ou faibles, maintenant les espèces saines. Garant de l’équilibre marin, la disparition des requins engendreraient des conséquences désastreuses. Aux États-Unis, la raréfication des requins a multiplié la présence de raies qui font disparaître petit à petit le gisement de pétoncles centenaire présent sur la côte nord-est. Ou encore en Nouvelle-Zélande, les poulpes de plus en plus nombreux dévorent les langoustes. À terme, les poissons faibles et malades, qui n’auront pas été tués par les requins, pourraient infecter d’autres espèces ou ne plus se reproduire correctement. Un manque à gagner pour les pêcheurs.
Si son déclin est bien réel et inquiétant, seuls cinq espèces de requins sont protégées dont le grand requin blanc, le requin baleine et le requin pèlerin. « Pour conserver les requins, il n’existe qu’une seule façon : si nous aimons les requins autant que nous aimons les dauphins », a déclaré Andrew Nosal, chercheur américain, repris par Let Sharks Be. Un appel au changement des mentalités, la seule manière de faire bouger les choses.

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