Eté 2007 – Un requin-tigre a été pêché au large en toute discrétion. C’est la première fois que cette espèce, habituée à vivre dans des eaux plus chaudes, est observée en métropole

Le 15 juillet dernier, vers 8 heures, Jacques Viollet ne se doutait pas que sa pêche du jour intéresserait de près la communauté scientifique internationale, autant qu’elle risquerait de donner des frissons à ceux que le film « Les Dents de la mer » a traumatisés. Parti avec son fils, ce plaisancier a eu une drôle de surprise en relevant ses filets (1), posés entre Fouras et Châtelaillon, à 5 kilomètres de la côte, dans une eau à 19°C. « Quelque chose s’est mis à brasser l’eau. J’ai vu la queue d’un gros poisson, puis un aileron. J’ai compris que c’était un requin. Avec mon fils, j’ai fait passer une corde dessous pour l’accrocher au bateau, car on ne pouvait pas le ramener à bord. On l’a remorqué comme ça jusqu’à la côte, mais il s’est noyé en cours de route. Arrivés à la plage, on s’est mis à quatre pour le porter. Il faisait 3,05 m pour 180 kilos », raconte Jacques Viollet, originaire de Fouras, qui coule une douce retraite au bord de la Méditerranée.

Découverte bien cachée. Jacques Viollet a alerté les autorités locales, qui lui ont demandé de rester discret. Saison touristique oblige? Cela ne l’a pas empêché de contacter des spécialistes pour en savoir plus. « C’était bien un requin-tigre. Une bête qu’on ne souhaite pas voir trop souvent près de nos côtes », sourit Jean-Claude Quéro, ancien chercheur de l’Ifremer et président de la Société des sciences naturelles de la Charente-Maritime. «

C’est un des requins les plus dangereux au monde. Il y a eu un requin blanc de 2,10 m pêché le 24 mai 1977 au large de l’île d’Aix par un pêcheur de Fouras. Un autre cas de grand blanc dans la rade de La Rochelle en 1821. Mais c’est la première fois que la présence d’un requin-tigre est signalée dans les pertuis charentais. » En vacances dans l’île de Ré, un membre de l’Association pour l’étude et la conservation des sélaciens (Apecs) s’était rendu à Fouras en juillet. « Par les mâchoires, la forme de la tête et la coloration de la peau, nous avons tout de suite identifié un requin-tigre. Nous avons prélevé un morceau de tissu, en attente d’être analysé », explique  Stéphan, administrateur de l’Apecs, basée à Brest. « Cette espèce est plutôt inféodée aux eaux plus chaudes.

Ce n’est pas anormal d’en trouver ici, mais c’est très exceptionnel. En tout cas, jamais encore un requin-tigre n’avait été observé sur les côtes françaises (hors DOM-TOM). Il n’y a pas non plus d’observation connue en Atlantique Nord à ce jour. Jusque-là, ses apparitions se limitaient à l’Espagne, côté Méditerranée. Il y aurait eu un cas signalé en Islande au début du XIXe siècle, mais des doutes demeurent sur l’identification. »

Poubelle des mers. Le requin-tigre, qui peut atteindre près de 8 mètres à l’âge adulte, fait partie des plus grandes espèces de requins. Son habitat préféré demeure les mers tempérées et tropicales, principalement les Caraïbes, l’océan Indien et les îles du Pacifique. Son appétit lui a valu le surnom de « poubelle des mers ». Capable d’avaler un bidon en plastique comme une plaque d’immatriculation, il côtoie le grand blanc au classement des squales qui s’attaquent le plus souvent à l’homme. Que les surfeurs et autres baigneurs se rassurent : les requins n’ont encore jamais fait de victimes sur les côtes de la métropole. Mais la peur que suscite la vue d’un aileron est bien ancrée !

« Pour moi, la présence de ce requin est liée au réchauffement climatique, analyse Jean-Claude Quéro. Depuis les années 70, des espèces tropicales remontent vers le nord. L’exemple le plus frappant est le baliste. Jadis très rare, ce poisson est devenu abondant à partir de 1973. »  Stéphan reste plus modéré.« Un seul individu, cela n’a rien de significatif.

On ne peut pas s’empêcher d’évoquer le réchauffement climatique, bien sûr, mais je pense que c’est un raccourci un peu rapide. Il s’agirait d’un requin-baleine ou d’une autre espèce qui vit exclusivement dans les eaux tropicales, d’accord. Or, ce n’est pas le cas. Ce requin-tigre soulève beaucoup de questions sans donner de réponses. »

Le débat entre spécialistes ne fait certainement que commencer. Tous proclament toutefois d’une même voix que les requins sont menacés partout sur la planète. « La principale menace vient de la pêche commerciale, notamment la pêche aux ailerons, et de la pollution. On estime qu’un tiers de la population des requins est sérieusement menacée dans les eaux européennes. Or, leur protection n’est pas assurée dans les textes », indique Stephan.

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